C'est quoi ?

"Quelques mots ..." Qu'est-ce que c'est ?

parfois humeurs, réflexions du jour. 
surtout cheminement de récits à suivre...
N'hésitez pas à remonter à la source !

Lundi 26 janvier 2009

En entier , "Fugues" qui m'a longtemps lâché. 


      Sur les dalles humides et lisses mon pas glisse assuré droit devant. Comme chaque matin je suis descendu à l'arrêt "Porte fleurie", intitulé  dont la légitimité m'a une nouvelle fois interrogé tant je suis cerné par le verre, l'acier et le granit géométrique. Mais ce questionnement quotidien ne m'a pas plus diverti qu'hier. Dès que mon pied droit a quitté la marche de la rame j'ai instantanément retrouvé cette allure qui me permet de parcourir la longue voie piétonne traversant le centre ville en seulement six minutes et quarante-huit secondes. J'ai mis à peine trois semaines à atteindre ce record. Je dépasse maintenant ce sexagénaire rondouillard à la parka jaune à hauteur du "Crédit Mutuel" alors qu'il y a encore cinq jours, je ne l'atteignais que devant la boutique de téléphones mobiles. Je pense qu'avant lundi prochain je peux le griller avant le salon de thé : j'ai un physique qui s'améliore de jour en jour. Mais je risque alors de passer trop tôt devant le marchand de chaussures et  rater la jeune fille qui nettoie la vitrine.

C'est un ange. En tout cas elle m'est apparue ainsi, la première fois. Un lundi matin embrumé, la seule vitrine si tôt illuminée m'a dévié pour la première fois de ma ligne. Celle que je me suis tracée au milieu de la troisième rangée de dalles en partant de la droite de la large rue piétonnisée. Autrefois c'était une chausée ouverte aux véhicules, bordée de deux larges trottoirs. Au début des années quatre-vingt-dix le maire a dit qu'il fallait remettre le piéton au coeur de la cité. Il n'y a donc plus de trottoirs, ni de voitures.  Vingt-quatre dalles séparent les magasins disposés de chaque côté de la voie. J'ai su trouver  très vite que la troisième rangée était le chemin le plus court pour arriver au boulot. Pourtant quand j'ai vu cette lumière, je me suis dirigé droit dessus. C'est drôle tout de même, quand j'y repense. J'y perds au moins vingt secondes. Mais ça vaut la peine. Elle est si belle. Ainsi chaque matin, sans ralentir, j'approche le chausseur et mon bonheur est immense lorsque mon oeil saisit une main qui déplace un escarpin pour épouseter un talon aiguille,  puis capture une mêche qui se libère à  la lisière d' un col ouvert sur une peau nacrée. Mais ce matin point de lumière. La vitrine est vide.

     J'avance tout de même jusqu'au magasin : peut-être ai-je marché trop vite sans m'en rendre compte - bien que cela me semble inconcevable - , peut-être vais-je la surprendre au moment où elle allumera justement les mini projecteurs halogènes qui donnent cette lumière blanche et glaciale, ce qui m'effraie, mais qui magnifie le grain de sa peau, ce qui me ravit. Mais alors même que j'approche de l'enseigne mon oeil doit se fixer, captivé par un bulldozer jaune qui se tient dans le petite rue sur la gauche, puis s'élance vers l'ouverture aujourd'hui béante entre deux tôles noires, alors que celles-ci étaient jointes et cadenassées depuis au moins quinze ans. Je m'arrête et contemple ce spectacle qui, à ma stupéfaction, introduit une rupture intense dans mon quotidien. La rue n'est plus comme hier, ni avant-hier. Désormais c'est sûr, plus rien ne sera comme avant.J'en prends conscience à la vue de la  machine dont l'assaut est très vite accompagné d'un grand fracas. J'entends mais ne vois pas ce qui se trame derrière le mur de tôles ondulées.
    Aujourd'hui encore je ne comprends pas  pourquoi il a fallu que j'aille à la suite de cet engin : pour y vérifier quoi ? Ce n'était que des travaux. Du BTP il paraît. Je sais maintenant que les travaux publics sont les ennemis de ma vie privée.
Parce que bien sûr je n'ai pu résister à l'attraction de la béance. Je me suis avancé un peu plus. Des murs de briques bicentenaires étaient éventrés mais se dressaient face aux coups répétés du buldozzer. Des trous jouxtaient des tas dont on ne savait s'ils résultaient des trous où s'ils leur étaient destinés.
    Je fus pris d'un vertige, augmenté par le vacarme qui parasitait mes pensées. Je m'en retournai et  repris mes esprits pour réaliser que je n'avais jamais interrompu si durablement ma course matinale. Je pris à ma gauche et repassai devant le chausseur. Stupeur ! Une femme en sortait à ce moment. Il me fallut quelques secondes pour la reconnaître : je la voyais pour la première fois de dos. Son sac jeté sous son bras, la main droite repoussant une mêche sur les épaules, en six pas elle semblait avoir trouvé son rythme. Elle marchait dans une parfaite régularité de mouvement. Du talon à la nuque, aucune partie de son corps ne semblait souffrir des heurts continuels des pieds sur les dalles. Chaque torsion paraissait légitime et douce. Pas une contraction dans les jambes n'était une resistance au choc : ce corps avait dompté la chaussée. C'était incroyable : moi qui avais réussi grâce à ce qui avait représenté, autant que je pouvais en juger, de vrais efforts, à maîtriser l'art de la marche à pieds pour optimiser mon trajet domicile-travail, je me trouvai à faire mes premiers pas, infiniment loin derrière cette championne toutes catégories.
J'emboîtai instinctivement son mouvement déambulatoire. Après deux ou trois dizaines de mètres je pouvais fermer les yeux et sentir la parfaite adéquation entre mon rythme et le sien. Ma jambe gauche s'avançait exactement au même instant que la sienne. Mon pied droit quittait le sol au moment même où le sien se soulevait. Je n'avais pas besoin de regarder les basculements de son bassin pour éprouver la sensualité de ses hanches : je la vivais dans ma propre évolution. Nous communiions dans notre marche, j'en étais persuadé.
     
Pourtant, pas de regard entre nous. Pas une seule fois elle ne s'est retournée. Bien comme ça. Elle me savait là, c'est sûr. Derrière elle. Juste assez près pour être doucement envahi par son parfum, suffisament loin pour ne pas être intrusif.
    Et je prends conscience qu'il ne reste que quinze enjambées au mieux avant que nous ne parvenions au terme de cette artère qui transperce le coeur de la cité. Où ira-t-elle, après ? Je refuse que nos pas se séparent. Pas si tôt.
Alors je m'arrête. Je veux me retourner, ne pas connaître sa direction, mais regarder en moi l'image de cette nuque, de ce dos, de ces hanches et de ces jambes qui s'éloignent vers ce que je ne souhaite que poser comme un ailleurs énigmatique. Et attendre demain la vitrine. Tout sera alors en ordre. Elle tourne pourtant, avant que je n'aie entamé ma rotation. A gauche, dans un mince espace entre deux parois de béton hautes et lisses. Si grises. Surpris je sens mon coeur battre vite et je sue. Je cours à sa suite et me heurte à la vue de mains qui étreignent ses reins, d'épaules larges qui dominent les siennes et de ses bras qui entourent un cou puissant. Ils s'embrassent et je suis anéanti.

      Reculer. Me mettre en retrait. Ou plutôt m'enfuir et ne plus voir. Mais mon corps tout entier ne me répond plus. Je reste là et elle se retourne, relachant l'étreinte d'une main qui carresse la joue et le menton solide. Elle me sourit en me voyant, pas gênée par ma présence : son regard flotte dans la douceur de l'instant amoureux. Je suis sans doute le premier témoin de leur histoire, cette exclusivité lui donne peut-être à penser que je suis celui qui lui donne sa réalité et elle en est heureuse. Je suis le témoin, celui qui a le privilège d'avoir vu, qui confirme, qui rapporte, qui officialise. Quelle suprématie que d'être témoin ! Le monde est rempli de témoins qui espèrent passer au journal de vingt heures et jouïr d'être la caution des faits, se bercent dans le leurre d'être missionnés de donner de l'existence aux choses, quand celles-ci se suffisent à elles-mêmes. Les hommes croient être les seuls à être, ils ont l'arrogante certitude  d'être les vrais créateurs sur cette terre, alors que ce sont bien les choses qui sont. Je ne suis pas le témoin Mademoiselle, je suis la victime.

     Et pourtant je ne m'enfonce pas dans le sol. Elle s'éloigne et je ne m'en détache pas. Son flottement devient le mien : leur amour existe en vrai parce que j'étais là, et j'ai vu ce qui m'était inconnu. En la laissant partir j'imagine l'envol d'une histoire qui n'est pas la mienne, mais qui m'envahit en plein. Je ne savais pas que je n'avais jamais aimé. Une bouffée douce et chaude m'y autorise enfin. Mes pas effleurent à peine les dalles depuis, mais ce n'est plus pour aller plus vite.





Par Olivier - Publié dans : fugues
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Dimanche 25 janvier 2009

Et pourtant je ne m'enfonce pas dans le sol. Elle s'éloigne et je ne m'en détache pas. Son flottement devient le mien : leur amour existe en vrai parce que j'étais là, et j'ai vu ce qui m'était inconnu. En la laissant partir j'imagine l'envol d'une histoire qui n'est pas la mienne, mais qui m'envahit en plein. Je ne savais pas que je n'avais jamais aimé. Une bouffée douce et chaude m'y autorise enfin. Mes pas effleurent à peine les dalles depuis, mais ce n'est plus pour aller plus vite.

Par Olivier - Publié dans : fugues
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Mardi 4 novembre 2008

      Reculer. Me mettre en retrait. Ou plutôt m'enfuir et ne plus voir. Mais mon corps tout entier ne me répond plus. Je reste là et elle se retourne, relachant l'étreinte d'une main qui carresse la joue et le menton solide. Elle me sourit en me voyant, pas gênée par ma présence : son regard flotte dans la douceur de l'instant amoureux. Je suis sans doute le premier témoin de leur histoire, cette exclusivité lui donne peut-être à penser que je suis celui qui lui donne sa réalité et elle en est heureuse. Je suis le témoin, celui qui a le privilège d'avoir vu, qui confirme, qui rapporte, qui officialise. Quelle suprématie que d'être témoin ! Le monde est rempli de témoins qui espèrent passer au journal de vingt heures et jouïr d'être la caution des faits, se bercent dans le leurre d'être missionnés de donner de l'existence aux choses, quand celles-ci se suffisent à elles-mêmes. Les hommes croient être les seuls à être, ils ont l'arrogante certitude  d'être les vrais créateurs sur cette terre, alors que ce sont bien les choses qui sont. Je ne suis pas le témoin Mademoiselle, je suis la victime.

Par Olivier - Publié dans : fugues
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Dimanche 31 août 2008

     Alors je m'arrête. Je veux me retourner, ne pas connaître sa direction, mais regarder en moi l'image de cette nuque, de ce dos, de ces hanches et de ces jambes qui s'éloignent vers ce que je ne souhaite que poser comme un ailleurs énigmatique. Et attendre demain la vitrine. Tout sera alors en ordre.
Elle tourne pourtant, avant que je n'aie entamé ma rotation. A gauche, dans un mince espace entre deux parois de béton hautes et lisses. Si grises. Surpris je sens mon coeur battre vite et je sue. Je cours à sa suite et me heurte à la vue de mains qui étreignent ses reins, d'épaules larges qui dominent les siennes et de ses bras qui entourent un cou puissant. Ils s'embrassent et je suis anéanti.

Par Olivier - Publié dans : fugues
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